La boulette de papier partie 2

Chapitre 2 : La boulette de papier

Ericson est toujours assis à droite de Madeleine, il s’est encore rapproché, ses genoux ne sont plus qu’à quelques centimètres d’elle, sans pourtant la toucher.

Il poursuit son travail avec une seconde demande à nouveau très surprenante ; il lui propose de représenter ce mot ‘déchirure’ avec ses deux mains dans l’espace. Elle ne comprend pas tout de suite, elle ne saisit pas très bien comment on peut représenter un mot dans l’espace. Elle n’est pas là pour jouer ou pour exécuter une pantomime.

Ericson insiste et toujours avec des gestes, désigne l’espace libre devant elle. Madeleine est complètement déstabilisée mais elle s’exécute à contre cœur. Elle fait le premier geste qui lui passe par la tête : elle met ses deux mains serrées devant sa poitrine et elle les ouvre brusquement en les écartant vers l’extérieur. Ses deux bras sont tendus sur les côtés à hauteur des épaules, les mains sont ouvertes et les doigts écartés.

A sa grande surprise, Ericson reproduit son geste de façon grossière et demande des détails sur ce dernier.

Elle, elle est restée là, comme ça, comme figée. Oui, elle ne s’est pas rendu compte mais pour elle, c’est le geste qui résume le mieux’ déchirure’. C’est son corps qui l’a exprimé tout naturellement.

Ericson reproduit à nouveau le mouvement en miroir en validant le mot ‘déchirure’. Et comme il souhaite des précisions sur le début du mouvement, elle l’exécute une seconde fois, plus lentement, avec encore plus de détermination. Elle semble ouvrir avec ses mains sa poitrine et l’écarteler complètement. Ericson reproduit encore ses gestes à l’identique et demande sa confirmation. Le regard d’Ericson est toujours sincère, accroché au regard de Madeleine, il saisit le moindre rictus, le moindre mouvement des yeux. L’entièreté de son attention est fixée sur ce visage qui commence à changer de couleur, de texture. Tout le corps de Madeleine s’est exprimé à travers ce mouvement et Ericson en a compris toute l’importance. Il a devant lui une femme complètement déchirée en deux, écartelée.

Ensuite, posément, il suggère à Madeleine de ramener ce mouvement très ample à « une toute petite boulette de papier » en y mettant toute son intentionnalité, toute son énergie. Il insiste encore : « une toute petite boulette de papier ».

Il lui explique ce qu’il attend d’elle. Elle doit aller chercher partout dans l’espace, autour d’elle, sur elle, dans son corps toutes les dimensions de ‘déchirure’, toutes les ramifications, tous les morceaux, toutes les racines, toutes les petites particules.

Madeleine qui est restée dans la même position, les bras ouverts, hésite un instant. Elle s’inquiète, elle a l’impression que ‘déchirure’ est partout en elle et autour d’elle.

Ericson reformule en insistant sur les mots, en parlant calmement, en montrant avec ses mains, en lui suggérant de fermer les yeux.

Madeleine se prend au jeu maintenant, sans se poser de questions. Elle a compris ce qu’il attend d’elle. Elle est certaine que tout cela a un sens même si pour un esprit analytique cela peut sembler totalement dénué de fondement.

Elle commence à percevoir, à visualiser toute ses ‘déchirures’ en elle et dans l’espace qui l’entoure. Alors, lentement, une à une, elle va les retrouver, les débusquer, les décoller, les collecter, les cueillir puis, toujours très absorbée, elle les relie. Elle rassemble tous les morceaux en veillant bien à n’en omettre aucun.

Madeleine s’applique, ses mouvements ressemblent à ceux d’une danseuse de ballet moderne tant elle y met de l’intention. Le mime Marceau n’aurait pas fait mieux. Elle est en permanence soutenue par une voix douce et bienveillante qui lui dit qu’elle fait du bon travail.

Peu à peu, tous ces morceaux épars de ‘déchirure’ se collent ensemble, s’assemblent, s’agglutinent pour former une boule. Madeleine continue son travail, toujours avec les encouragements du praticien. Elle presse, appuie sur cette boule pour maintenant la réduire en une boulette.

Enfin, fatiguée mais satisfaite, elle s’assure de n’avoir rien oublié et dans un dernier effort, elle comprime de toutes ses forces cette boulette pour en faire ‘une toute petite boulette de papier’. Elle se sent épuisée mais complètement soulagée, elle est très fière de ce qu’elle vient d’accomplir.

Pendant tout le temps qu’a duré ce travail, il a continué à l’encourager avec cette voix un peu particulière, à la fois pressante mais toujours chaude et rassurante.

Durant quelques instants, sans rien dire, il laisse Madeleine avec les yeux fermé et ‘la toute petite boulette de papier’ entre ses doigts crispés.

Ensuite, il lui demande d’ouvrir les yeux. Il tend sa main gauche ouverte, paume vers le haut, à Madeleine et l’encourage à déposer la boulette dans le creux de celle-ci. Il insiste pour qu’elle enfonce bien la boulette dans sa paume.

Madeleine s’exécute immédiatement, elle s’applique et elle pousse la boulette de toutes ses forces, elle frappe avec son poing. Ericson lui demande enfin de refermer ses doigts par-dessus cette boulette de papier. Sans hésitation et avec détermination, Madeleine ferme la main pour que cette boulette ne puisse jamais s’échapper ; elle broie carrément les doigts d’Ericson qui continue à l’encourager.

Ericson écarte doucement le bras pour éloigner sa main fermée. Madeleine a les yeux rivés sur cette main qui est maintenant à quelques 30 centimètres de son corps. Il insiste sur le fait que ‘la toute petite boulette de papier’ appelée ‘déchirure’ est bien dans cette main fermée qui s’éloigne doucement.

Madeleine ne quitte pas la main du regard, elle commence à percevoir une résistance, comme des fils qui tirent dans le haut de sa poitrine. Ces fils invisibles sortent de sa poitrine et sont directement reliés au contenu de cette main fermée.

Elle sent que quelque chose est en train de la quitter et cela devient douloureux. Ericson remarque sa difficulté et rapproche légèrement la main vers elle en demandant si c’est plus confortable. Il recommence ensuite à écarter sa main, en fixant le visage de Madeleine et en s’inquiétant de son ressenti physique.

Madeleine traverse réellement une épreuve inattendue, elle vit intérieurement cette ‘déchirure’ qui s’arrache à elle. Chaque fois qu’il éloigne un peu cette main, elle ressent cette traction dans le creux de sa poitrine et quand il la rapproche la douleur s’estompe. Elle a l’impression qu’il étire un élastique.

Elle est face à un choix maintenant : abandonner cette ‘déchirure’ ou continuer à vivre avec elle, malgré tout. Elle va devoir prendre une décision. Certes se serait plus confortable de ne rien changer et de continuer à vivre comme ça mais elle est venue pour changer, transformer sa vie, reprendre un nouveau départ.

Lui, calmement, posément, il continue à écarter et à rapprocher doucement la main en l’interrogeant sur ses sensations. Enfin, devant son dilemme, il lui propose d’éloigner carrément la main, de couper l’élastique et de mettre cette ‘déchirure’ loin d’elle, dans une poubelle.

Il interprète le léger mouvement de tête de Madeleine comme étant une approbation. Il écarte vivement la main, se lève et va déposer ‘déchirure’ dans une poubelle hors de la vue de Madeleine. Un bruit de clapet vient confirmer que la boulette de papier se trouve désormais dans la poubelle.

Il revient s’asseoir et en profite pour encore se rapprocher légèrement de Madeleine. Il est maintenant à environ 60 cm, presque dans sa bulle de confort. Elle ne se rend même pas compte de cette proximité.

Madeleine n’a pas quitté Ericson du regard, elle a réellement entendu cette boulette de papier comme si une boule de pétanque avait atterri au fond de la poubelle.

Elle se sent vidée de l’intérieur, elle vient de se séparer d’une partie d’elle-même. Tous ses malheurs, toutes ses souffrances se retrouvent maintenant dans une poubelle sous la forme ‘d’une toute petite boulette de papier’. Imaginer vivre un seul instant sans toute cette ‘déchirure’, elle ne l’aurait jamais cru possible, cela faisait tellement partie d’elle-même, de son histoire ! C’était comme son deuxième cœur, sa raison d’exister, son identité. Paradoxalement, elle lui permettait de se lever le matin et d’affronter la journée. Elle était à la fois sa plus grande force et sa plus grande faiblesse.

Elle réalise que depuis le départ de son mari et tous les évènements qui ont suivis, elle avait consacré toute son énergie à ’déchirure’, que jamais rien d’autre n’avait occupé ses pensées. ‘Déchirure’, avait été sa seule raison de se battre, d’exister, de survivre.  Elle prend la pleine mesure de cette lutte insensée et du temps consacré à ce combat perdu d’avance. Et pourtant, elle reste encore partagée sur le fait d’avoir pris la bonne décision.

Elle est à la fois dans le doute et soulagée. Elle se sent complètement vidée émotionnellement.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s